Textes critiques et littérature

 

 

Les HauT-peRcHé-e-s

Chaque haut-pErCh-é-E se veut un poème plastique où les mots se combinent aux images en vers aléatoires. La lecture apparaît suivant des verticales, des lignes courbes, des hasards éphémères, hypnotiques. Images et mots mêlés dans un enchevêtrement de fibres figurent une forêt primaire, grouillante d'une biologie onirique dont les particules se détachent, se mêlent et se défont en un bouillon de vapeurs textiles.


La sensualité des matière utilisées (les tissus-peaux) évoque un magma utérin où les mots prendraient corps au même titre que les personnages embryonnaires dont ils sont inséparables.

C'est un univers en émanation qui se dessine ou disparaît... constamment.

 

R.B. Mars 2015

 

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« Les haut- perch-ée-s », leur nom a d’emblée évoqué, à mes yeux, ces arbres tropicaux, dépourvus de troncs, qui doivent utiliser le corps des autres végétaux arborés pour accéder à la lumière source d’énergie et garante de survie pour l’espèce…

Regardez les : ils se balancent doucement, agités par les souffles environnants. Elles/Ils sont de tissus : surfaces souples constituées par un assemblage de fils tressés ou maillés, dit le Robert.

Semblables et différentes sont les feuilles, constituées de tissus foliaires à la surface lisse où glissent les gouttes de pluie, mais qui possèdent de minuscules ostioles, parfois béantes, pour capturer sur son passage éphémère, l’eau nourricière …

 

Ces arbres des tropiques, en croissant étranglent parfois, ceux qui les ont portés vers le soleil, depuis leur naissance. Ainsi ces Ficus étrangleurs, survivront sans tronc, mais portés par leurs vigoureuses racines aériennes. Ce sont elles qui  apporteront les sels de la terre, assimilés grâce à l’énergie solaire…Cependant, que leur généreux « sus-porteurs », vont mourir doucement…

Mais les « haut- perché-e-s »s, n’ont nul  besoin d’étrangler leur tuteur !  Rodia leur a donné une suspension ronde et mobile qui leur permet de se retourner vers les spectateurs ébahis !

 

Groupés en un lieu, elles/ils deviendront forêt : le mystère est dévoilé : Ils recèlent en leur sein des êtres étranges, énigmatiques… un visage ? serait-ce celui d’une sylphide, d’une fée ?  Se présentent un elfe, un sylphe, un enfant, un passant  tous assez sages pour se cacher et vivre là ?…

Leurs petits compagnons évoquent à s’y méprendre les « animalcules » que sont bactéries, champignons, arthropodes.  Ils sont les « minuscules », qui assurent le futur de cette forêt suspendue. Sa survie dépend de leurs activités, ils transforment les tissus végétaux et animaux en nouveaux nutriments pour les tous hôtes de cette forêt !

 

Ces « haut-perché-e-s » regorgent de vies et du dynamisme discret et durable des lointaines et familières forêts.

Claude Gadbin-Henry, naturaliste, 2015

    voir video

 

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PORTRAIT DE L’ARTISTE EN « GRIOTTE »

Texte de Jean-Paul Gavard-Perret, janvier 2014

 

 

« Les haut-perché-e-s »  provoquent  par leur altitude  un effet d’abîme : « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » aurait dit Rimbaud.  Mais de fait, Rodia Bayginot propose des figures, des mots, des abstractions, des silhouettes vives (autoportraits sublimés ?) en une succession de chutes et de remontée où  l'insaisissable est retenu.  Chaque pièce  rappelle que la vie tue mais que c’est un don. Comme les images elles-mêmes. C’est pourquoi certains monothéismes les craignent. Car donner, vraiment donner, est difficile.  Or Rodia Bayginot sait le faire dans ses monstrations poétiques et joyeuses. Le textile n’y est pas un « habit » et encore moins un linceul.  Chaque pièce crée un début du jour plus que la fin de la nuit.  Ce qui n’enlève donc rien la question : que faire avec un corps ?  Car voici le corps.  Que peut-il faire, que peut-il donner encore, en corps ?  L’art de la créatrice répond car elle ne copie pas la réalité : elle la ravaude mais en même temps la sublime.

 

 

Elle y ajoute des mots que seule l’image (comme chez un Ben) finit en inventant le graphisme d’un discours qui ne se conçoit pas comme achevé puisqu’il est impossible de considérer le corps et l’art comme achevés. Les envisager de la sorte ce serait les tuer par immobilisation. Or dans les prises de Rodia Bayginot  tout bouge en d’indescriptibles traînes  que les cintres rehaussent afin que l’image s’arrache de la terre par effet de grigri. Si bien que l’artiste se fait griot : pourrait-on dire griotte ?

 

 

A cet instant les morts ne reviennent plus hanter les vivants. Ce sont les vivants qui habitent les morts pour qu’ils persistent dans le cosmos. Entre les deux : une ivresse, une nécessaire perte de repères à travers le textile liturgique de toutes les lumières. Car il s’agit toujours de bâtir un mystère.  Chaque image coupe les mots pour élargir leur secret.  Dans son creux la laine déborde la force de vivre contre le peu qu’elle est.  Restent des visages égarés sur la route du temps. Le corps entier tente encore de se dégager de  la laine qui est devenue sa complice. Il ne s’agit pas pour autant de la filer mais de détricoter nos peurs. D’où l’appel de l’œuvre, sa recherche des autres qu’un « nous » ça et là rappelle. Recherche de l’harmonie suffoquée. Ceux qui ne parlent pas s’expriment pourtant, exigent une autre histoire avec une autre fin des mots et des images dans leur vibration. Ecoutons ce qu’elle dit dans la densité de ce feuillage dégagé des racines afin de se libérer de toute attache si ce n’est de celle qui retient d’un cheveu aux cimaises célestes.

 

  

Comment ne pas être touché par un tel « montage » ? Le regardeur devient visiteurs des Visitandines avec leur coiffure de vierge folle donc humaine. Il ne que de reste et s’asseoir près d’elles dans un besoin mélancolique de partager du temps et de comprendre la vie cachée et grouillante. Les corps ne sont pas emmitouflés : ils sont nus comme des coups de poing. Ce sont de parfois de Petites Femmes sortant de l’eau mais qui ne s’affaissent pas sur le sable. Personne n’est nécessaire pour les prendre sur des genoux. Rodia Bayginot les a sauvés du naufrage dans sa Passion pour les images et pour les autres.  Dans son formidable cortège humain la vie  une fois de plus recommence sa tache. Elle est là. En bonne camarade. Nous ne sommes plus ses égarés provisoires. L’artiste propose de participer  à une danse formelle où la légèreté et l’envolée d’âme devient le critère.

 

Les haut-perché-e-s  viennent alléger l’existence. Nous sommes confiants en leur fidélité tandis que le vent les agite. Quelle que soit sa force ils tiendront. Ce sont eux les primitifs de notre futur contre l’extase pourrissante de la chair soumise à la jubilation de la vermine.  Oui l’existence bat encore dans les couleurs comme dans le noir et blanc des figures. Elles retrouvent là une forme de pureté. Le blasphème y jouxte l’adoration en une anarchie cellulaire et une charge d’inconnu exposée à l’arrachement. Les corps montrent ce qu’il en est de  la vue mais surtout de la vie.  Leur intervalle permet de s’en rapprocher sans illusion d’optique afin d’appréhender autrement tout ce qui nous échappe,  ce qui se dit,  se dit en ne se disant pas sauf - comme ici - lorsque les mots se mettent à bouger. Chacun d’eux est approche, attente. Surgit un monde de la présence précaire mais incarnée entre les seins et les anges. La vérité de la vie ne se  dérobe plus grâce au  jargon ébouriffé et en vrac de l'authenticité.

 

Reste les spasmes telluriques d'un rite inaugural. Il pousse à une évanescence qui n’est pas un idéal. L'origine du monde est là, dans le tapage du vent ou son murmure afin que les haut-perché-e-s  portent non au bout du monde mais au dessus en une forme de chant plastique. Une telle recherche renverse donc  nos espaces charnels afin d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts. Chaque « perché – e » devient  un porche au sein d’une théâtralité du signe humain au moment où l’artiste nous fait passer d'un monde boîte à un monde oignon, en nous permettant de glisser du fermé à l'ouvert.

 

Le corps devient une boîte de Pandore : le montrer  revient à laisser échapper tous ces mots et ses maux vers  l’insurrection d'une pensée qui par le visuel se retourne sur son propre destin. La « griotte » rend ainsi le monde à sa liberté et prolonge l'élan d’une charpente qui jusque là étaient recouverte. Le rite artistique transforme l’aire visuelle des images. Se  retrouvent ses origines les plus lointaines là où aux prétendus  éclairs de paroles d'évangile fait place un bal des débutantes et débutants. Il vaut mieux être de cette engeance que s’enfoncer dans le néant.

Trois rêves de mars

 

Les nuages nagent comme des enveloppes géantes,

formes libres profondeur méduses

"sans trop peser rien du rêve" *

 

 

« … c'était un monde fragile, un lieu de brumes et d'embruns, de délicats fils d'argent et de nappes fines comme du papier tissées par la chute de neige continuelle de pétrochimie née dans la haute atmosphère. Peu de ses fabrications étaient plus substantielles que des bulles de savons (…) gigantesque plancton (...) conçu pour flotter comme des fils de la Vierge aux courants ascendants.. »

 

 Arthur C.Clarke 2061 Odyssée 3

 

* ver emprunté à la poëtesse Valérie Rouzeau

Les supports mobiles, bipèdes et sympathiques

De 2008 à 2013 : work in progress,  actuellement  en congés

 

 

Manifeste pour les « bipèdes »

Devenez bipède pour faire marcher l’art autrement

Texte d'Antoine Ronchin

 


Comment se porte l’art ? De mille et une façons ! C’est le pari de Rodia Bayginot. Le principe est élémentaire : se faire prendre en photo avec une de ses œuvres.

Le geste pour répondre à cette invitation est plus délicat qu’il n’y paraît. Qui est-ce qui est pris exactement en photo ? L’œuvre avec en arrière plan son centaure, mi homme- mi chevalet ? Ou bien l’individu justement, détourné de son réflexe narcissique par la présence jamais anodine du tableau ? Il faut jouer le jeu. On ne peut pas entrer dans le tableau, mais on peut toujours inviter les autres à le faire. Il importe juste de ne pas casser la chaine, c’est-à-dire, peut-être, l’illusion. Le regardeur devient regardé.

Certains l’exposent en sautoir, humbles ou fiers ; les uns semblent l’offrir comme le témoin d’un relai sans ligne d’arrivée ; d’autres l’enfilent à la manière d’un habit de gala ou aimeraient bien pouvoir se masquer derrière. Impossible, l’être est plus grand que le cadre. Chacun fait à sa façon et c’est fou comme il y en a.

Si le tableau est le résultat du travail extrêmement solitaire de l’artiste, son exposition devient œuvre collective. Un tableau, une photo, vous, moi, l’autre, faites passer l’art, donnez-lui au passage un peu de vous-même, il le vous rendra bien.   

 

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"Les supports mobiles, bipèdes et sympathiques"

Texte de Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

L'aventure commence sous forme de gag : pour une exposition collective à Aubagne Rodia Bayginot cherche un "angle" d'accroche ( à tous les sens du terme). Ses œuvres seront attachées au cou des visiteurs en guise de cimaises… Philippe Ordioni les photographie presque pour le fun.  L'idée plait, elle fait son chemin, s'affine pour prendre une toute autre orientation. Le tableau n'est plus le centre de la prise : il en devient le (beau) prétexte.(...)

Tout est donc le fruit de rencontres. Il y à là des anonymes - surtout des anonymes - mais quelques têtes connues : Michel Galabru, Mikaël Lonsdale, Guy Bedos par exemple. Surpris, ceux qui regardent l'ensemble de l'œuvre sont parfois saisis de doutes : "on dirait Lonsdale, on dirait Galabru". C'est bien eux . "Relégués" au vade-mecum des anonymes du tout venant. Et soudain quelque chose d'étrange et de fascinant se met en place. L'art ne se situe pas en dehors de la vie. Il naît et conforte une pulsion naturelle, l'intérêt ou plutôt  l'empathie portée aux autres au fil des situations. Le tout dans un processus dynamique qui ne cesse de croître et de prospérer. (...)

 

 

 

 

Les livres clos

Rien n'est clos

 

Texte d'Yves Gerbal paru dans le catalogue "Regard de Provence", octobre 2001

pour une exposition au Château Borély de Marseille

 

 

Clore le livre, c'est oser se détacher du labyrinthe des mots, et faire silence. Mais cette fermeture est un geste tendre. Il n'est pas question de "faire taire" mais d'atteindre autrement le sens.

 

Le livre est délicatement attaché par des liens naturels, puis devient le support d'arabesques originales qui nous font entrer dans d'autres formes de labyrinthes. L'esprit trouve là un nouveau chemin, parfaitement complémentaire de celui qui passe par l'abstraction du verbe.

 

Chaque livre ainsi devenu pur objet garde néanmoins un titre, réinventé lié à la nature des dessins, des couleurs, et des matières, qui transforment un ouvrage en "oeuvre". Comme pour dire que rien ne s'efface tout à fait, et tous les livres renaissent.

 

Nulle violence dans cet "attachement", mais une sorte d'érotisme dans le mystère de ces pages cachées, dans ce livre ainsi paré qui ne se livre pas ...Rien de défloré, seulement une tension vitale entre désir de savoir et plaisir d'imaginer, entre plaisir de voir et désir de posséder.

 

Cette manière de s'emparer du livre peut donc être considérée comme un hommage sans révérence à la littérature, un éloge de ce mouvement vital qui nous mène en permanence du désir d'une perspective ouverte (le livre, le tableau, l'autre) au besoin de faire le vide.

 

Rien ne se clôt, tout se transforme.

 

 

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Extrait du dossier de presse de la pièce "FREMIR" 2004 - Compagnie "Zone et Cie - Avignon 2004
 

En prolongement de la représentation du spectacle "Frémir", la compagnie propose une exposition de livres d'artiste créés par une plasticienne, Rodia Bayginot .

C'est elle qui a réalisé pour le spectacle les supports de lecture : cahier maculé du “Chat noir”, grimoires du ”Journal de Mina” dans “Dracula” et “Le système du Dr Goudron et du Professeur Plume”…

 

Le travail plastique de Rodia Bayginot gravite autour de l'écriture et du livre : il était donc inévitable qu’elle rencontre un jour ou l’autre “Zone et Compagnie” et qu’ils entament avec la pièce “Frémir” un travail de collaboration.

“Le livre vient de toute inspiration, il a le pouvoir de nous transporter d’un univers à l’autre”.

 


L'exposition au Festival d'Avignon :

 

Pendant le Festival d'Avignon en 2004, dans l’Ancien tri postal de la gare SNCF, Rodia Bayginot exposait ses toiles et ses "livres clos" dans l’antichambre de l’espace de jeu. L'exposition était visible avant et après le spectacle.

 

Dans cet espace immense, les tableaux tout comme le spectacle bénéficiaient de la mise en scène de Sophie Rigaux avec une mise en lumière de Jack, à l’opposé de ce qu’on a l’habitude de faire dans les galeries : certaines parties de la toile restaient

carrément dans l’ombre et d’autres au contraire jouissaient d’un traitement digne d’une salle d’opération chirurgicale, pour donner à l’espace d’exposition la même ambiance que celle recherchée dans le spectacle.

 

Du coup, le tableau qui représente un grand ange blanc devenait inquiétant, et "Meilleur veux", un tableau rouge, carrément sanguinolent...

En fait, les tableaux tout comme les textes ont vécu une interprétation.

 

Il y a de l'inquiétant dans les livres clos de Rodia Bayginot, de la frustration, de l'angoisse, l'évocation de sévices terribles... il y a aussi, pourquoi pas, un immense éclat de rire, une "irrévérence" provocatrice, qui interroge et qui libère. C'est un jeu pour voir ce qui nous fait encore réagir, en quoi nous sommes attachés, liés, à certaines valeurs.

 

Les personnalités monstrueuses évoquées dans la pièce "Frémir" réveillent en nous des inquiétudes refoulées, celles de nos cauchemars, de nos frayeurs primaires.

Les livres clos portent des titres évocateurs : "Jardin secret", "Reliquaire", "Secrets de famille", "Culture et élitisme", "Carmels et tchadors", ils évoquent la frustration et la souffrance qui ne demandent qu'à être soulagée par le bris des liens, par l'ouverture.

Le monde de "Frémir" est celui de la démence et de l'oppression. Au rire de l'aliéné, on peut répondre par le jeu du comédien, du plasticien qui s'amusent à mettre en scène les fantasmes les plus noirs.

 

 

Portraits Pop Up

Les labyrinthes optiques de Rodia Bayginot et Philippe Ordioni                           

Texte de Jean-Paul Gavard-Perret, septembre 2019

 

Rodia Bayginot et Philippe Ordioni créent des séries de portraits dont le but est la perte de repères de l'identité. Entre drôlerie et monstruosité chaque image élargit le secret du cortège humain.

 

Rodia Bayginot est plasticienne, Philippe Ordioni, photographe. Depuis plus de douze ans ils travaillent en écho. Ils ont déjà trois séries de portraits à leur actif et une quatrième suit son cours. Un court métrage montre comment leur colaboration fonctionne dans un travail de rencontres et de surprises (« Effusions (2019) de Rodia Bayginot et de Philippe Ordioni »). 

Ils cherchent les métamorphoses du portrait par l’éclosion d’une forme de fantasmagorie parfois monstrueuse mais le plus souvent baroque et drôle. La figuration se situe entre le rêve et le réel. Rodia Bayginot maquille les modèles (connus ou inconnus) et Philippe les scénarise. Chaque personne choisie incarne au mieux « son » monstre grâce à l’alchimie des deux artistes.

Tout devient drôle ou inquiétant. En primitifs du futur les deux créateurs imaginent celles et ceux qui semblent ne devoir leur salut qu’en sombrant dans une schizophrénique visuelle pour faire face à un monde lui-même mentalement et psychiquement affecté.

Au leurre répond le simulacre. Le tout dans ce qui pourrait être un jeu de massacre mais qui ne l'est en rien. Philippe Ordioni dit - si on le croit - qu'il n’a pas encore réalisé la prise parfaite. Il cite pour le confirmer une phrase de Diane Arbus : « Je n’ai jamais réussi à réaliser la photo que je voulais prendre, elle est toujours soit pire, soit meilleure ». Il pousse pourtant la folie toujours plus loin là où les corps sont engagés de manière frontale. Tout est captivant, fantastique. L’univers de « Delicatessen » n’est jamais loin mais en plus onirique.

Dans leurs portraits les deux créateurs réunissent l’empire et le ghetto. Ils révèlent des détresses et des tendresses en faisant œuvres de fantaisie et de fantasmagorie et en ouvrant le portrait à une vérité d’incorporation. Ils réveillent (qui sait ?) la victime et le bourreau, en scénarisant l’anonyme ou la star. Jaillit un théâtre aux fenêtres ouvertes et closes. Des femmes aux yeux presque absents regardent le regardeur c'est un labyrinthe optique qui ravirait Lacan.

En une telle expérience les invités pensent que le monde ressemble de moins en moins à ce qu’ils croient. Et sans le savoir ils sont déjà en pays étranger. En chacun de ces « tableaux » au delà de l’organisation montrée, une autre géométrie cherche à cerner un en deçà. Un passage se crée vers l’autre face du semblable. Le noir et blanc assourdit l’angoisse. Les corps sont prégnants mais tout autant ensorcelés d’absence. Ils n’ont plus d’âge.

 

Toiles et tableaux

La peinture vibrante de Rodia BAYGINOT

Texte d'Antoine Ronchin, avril 2009



Ce qui grouille en nous a-t-il un nom ? Peut-être pas. Rodia BAYGINOT lui donne des formes.

On peut y voir membres et membranes, pattes, sourires, visages, insectes, végétaux… Un vocabulaire commun qui trouve sa place dans une grammaire singulière. Un cercle, un carré pour cerner ce qui se tord et nous tord sans jamais se rendre : une envie d’exister, de s’éprouver, de faire.

« Ma première tache de couleurs sur un drap était plus puissante que ce que je croyais être. J’ai eu envie de continuer. » Disons, ensuite, qu’elle a plutôt eu la force de s’approcher. De miroir, la peinture s’est faite microscope. Voilà ce qui nous habite et nous obsède. Un peuple de signes et de particules dont seuls le geste et la couleur peuvent rendre compte.

Ce qui nous pousse et nous retient, Rodia le transforme en creux et en bosses.

Ne cherchez pas le centre du tableau, il a été mangé par la marge. Ne comptez pas non plus trouver la dernière pièce du puzzle, juste la prochaine. Le tableau suit son cours, couche après couche. De la sculpture à rebours, de la peinture qui avance. Apaisée ? La folie continue de guetter, le trait explose ; mais pourquoi ne pas trouver un peu de sérénité dans ces herbiers cosmiques, ces hiéroglyphes joueurs, ces farfadets espiègles ? A vous de voir.

 

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RODIA BAYGINOT :  LA FORCE DE L’IMAGE

Texte de Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Le plaisir que nous prenons à la contemplation de l'œuvre  de Rodia Bayginot tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler à partir d'un certain nombre d'éléments primitifs qui deviennent pour nous des figures oniriques souvent et des sortes d'histoires. Taches et formes, couleurs et pans font entrer l'œuvre et son inconscient en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt  avec délectation un chemin constitué - à travers la peinture - d'associations.

 

Le tableau et la sculpture ne touchent que si l'effort premier de contemplation se transforme en discours intérieur qui résonne des propres fantasmes et des attentes du regardeur.  Celui-ci est soudain éclairé par les propositions de l'artiste : la solitude, l'exil, l'amour, le sexe trouvent dans ce qui paraît « abstrait » et lisse des accentuations ignorées jusque là. L’art de Rodia Bayginot permet  en conséquence de franchir des strates et des portes pour notre passage au monde. En ce sens bien sûr son oeuvre reste toujours la Psyché mais une psyché qui élargit notre propre image jusqu'à la dé-figurer, la déchirer pour n'en laisser apparaître que les gouffres les plus obscurs mais pas les plus amers au sein de tout ce qui scintillent (couleurs et éléments symboliques).

 

Une telle recherche nous transforme en transfigurant le lieu où nous sommes en domaine de représentation quasi « théâtrale ». A chacun son spectacle, à chacun sa pièce à travers un travail qui suscite  des émois particuliers, des lieux encore inaccessibles et insondables.  L’oeuvre de Rodia Bayginot permet  un fantastique voyage d'exploration autour d'un univers intime toujours côtoyé, jamais visité et dont la circonférence restera incertaine et le centre inconnu puisque la femme (fée ou sourcière) en est l'axe de gravité.  La transgression, la belle incertitude et la limite de l'oeuvre tiennent à ce plongeon au cœur des fantasmes. Elle devient le lieu, l'objet d'un étrange amour et d'une sorte de sacrifice qui a quelque chose à voir avec la vie et la mort.

 

Dans la communauté (inavouable ?) du support avec son regardeur quelque chose d'essentiel se joue lorsque ce dernier sent que là se meuvent ses fantômes, ses poussières d'âmes et de corps les plus archaïques. "Perds toi toi-même, possède-toi toi-même" semble dire l’oeuvre en son injonction silencieuse et en nous proposant ses images de rêves ou de cauchemars. Elle nous rappelle à elles, à eux en nous rapprochant de ce qui comme disait Magritte ne sera jamais une pipe mais qui nous pousse soudain à gratter encore plus le visible pour voir dedans, pour voir au milieu, pour en être enfin.  Le pictural vaut ainsi bien plus que par ce qu'il montre (sujet) : c'est sa chose, sa choséité dont parlait Beckett qui nous intéresse, ce quelque chose d'autre qui nous est réservé mais sur lequel nos mots n'ont pas encore de prise ou achoppent. Dès lors, la peinturetrouble parce qu'elle est geste qui s'érige contre la langue (qui ne viendra qu'après ou jamais).  C'est bien l'acte interminable du supplice de nos questions et de nos (re)commencements à travers les lapins ou les femmes, digression de diverses Mélusine qui telle des sirènes nous appellent non par leurs chants mais leurs atours.

 

Contre les terres brûlées de l’absence et les territoires asséchés par nos manques, le travail de Rodia Bayginot devient ce qui serpente dans la mémoire pour la segmenter afin que les Mélusine s'y immiscent à tout coup. Nous en épousons soudain les vibrations. Certes nous savons que leur abri n'est que précaire : il n'empêche. Leur force demeure liée à leur lumière parfois ombragée malgré le flamboiement des couleurs et le baraque des formes. L'oeuvre devient la voix qui parle à travers les bouches archaïques autour desquelles tourne encore un soleil espéré. C'est donc le geste qui nous arrache à nous mêmes, à ce qui demeure secret mais reste prêt à naître et qui ressemble au fameux chant hindou qui frôle "le sexe de l’air ". Il convient de se laisser aller aux morsures d’une telle oeuvre, d’anticiper à travers sa surface le futur d’une pensée ou d'un impensé que les mots ne pourront peut-être jamais saisir. Car si “ l’écriture ne quitte pas ” (M. Duras), la peinture ne doit pas se quitter : ce n’est pas une maladie dans laquelle on s’enfonce c’est et contre toute attente un accès à une nécessité vitale.

 

La chute n’est donc pas une nécessité. La peinture de Rodia Bayginot peut devenir la décision de s’en relever, de s'en délivrer : il suffit de la regarder pour se regarder. Car on ne trouve pas la solitude, souvent on la fait - sans le savoir vraiment - dans la terreur et l'extase. On se la fait parce qu'on l'a décidée, parce qu'elle était là de toujours, parce qu'on la voulait puisqu'on ne pouvait faire autrement au moment où la lumière scintille comme un caillot incandescent qui éclaire l’espace féminin d’un voeu dans les narines du vide.

 

 

Docteur en littérature, Jean-Paul Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry). Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
Poète et critique il collabore à de nombreuses revues dont Passage d’encres, Les Temps Modernes, Esprit, Verso Art et Lettres, Champs visuels, Communication et Langage par exemple.
Il a publié une quinzaine de livres, de textes brefs ou d’essais.

Les planches
d' "hanto-mon-logis"

Travail en collaboration avec une naturaliste,

Claude GADBIN-HENRY, Maître de conférence, Docteure es Sciences (écologie)

 

 

Une biologie artistique

Texte de Claude GADBIN-HENRY

 

 

« Les œuvres picturales de Rodia Bayginot, révèlent au regard attentif un monde foisonnant, qui évoque irrésistiblement la vie, et ses structures complexes en perpétuel devenir.

L’approche visuelle de ses tableaux fascine par la révélation progressive de l’existence au sein d’un élément, initialement perçu comme un entier des structures internes multiples. Ces « animalcules » semblent animées d’un mouvement perpétuel comme la structure du vivant elle-même ! »

 

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Souvenirs d' insectes

Texte de Rodia Bayginot

 

 

Depuis un certain temps déjà, le Muséum d'histoire naturelle de Marseille n'est plus ce qu'il était.


Il n'y a plus dans le fond d'une étagère poussiéreuse, sous une grande vitrine fêlée, tout en en bas à gauche, le tibia détaché d'un squelette de ouistiti cousu au fil de fer rouillé et qu'on avait omis de réparer depuis des mois. Il n'y a plus dans l'entrée cet énorme pachyderme, une éléphante si mes souvenirs sont bons, ancienne pensionnaire du jardin zoologique juste à côté, et dont la peau séchée avait craqué par endroit laissant voir la paille qui lui sortait du ventre. Et qu'ont-ils fait du crâne humain d'hydrocéphale et des fœtus siamois dans un gros bocal de formol dont la vue seule pouvait justifier qu'on soit venu au Musée ?

 

Disparues dans la grande salle au plafond haut du rez de chaussée, tout à droite, ces tables vitrées emplies d'insectes morts piqués d'épingles, certains décolorés, dont l'abondance et la variété finissait quand même par ennuyer mais vers laquelle je revenais cependant à chaque visite.

Je ne retenais que peu les noms latins inscrits au porte-plume et à l'encre sur des étiquettes minuscules de papier vieilli par les années d'exposition, parfois j'en répétais certain avec le désir de le garder en mémoire, mais la lecture d'un autre m'embrouillait aussitôt et finalement j'oubliais tout.

Ce qui me fascinait le plus, je crois, c'est l'impression générale qui se dégageait de l'endroit, une sorte de folie de collectionneur, jamais rassasiée, sans fin. Une passion morbide de « maniaques » dans tous les sens du terme, assez esthètes pour s'extasier peut-être devant la beauté ou la laideur d'un spécimen trouvé en pleine nature dans tel coin du monde, pour réussir à l'enfermer dans un bocal avant de le transpercer – vivant ? - juste après, d'une épingle assassine. Que de drames en témoignages dans ces vitrines !

J'imaginais alors les insectologues comme des savants bizarres et inquiétants à l'apparence évidemment inspirée de celle des personnages d' Hergé dans tous les albums de Tintin, et je trouvais leur occupation morbide, sous des airs scientifiques et laborieux, cruellement triste et pathologique.

Évidemment, je n'avais pas les mots à l'époque pour décrire tout ça, je ressentais juste une impression floue, un vague malaise accentué par ma fascination pour ces bestioles mortes et dont les ailes autrefois diaphanes se désagrégeaient opaques et grisâtres comme des feuilles de cendres.


En ce qui me concerne, j'avais une autre vision des insectes : celle d'un pince-oreilles qui se glissait sous mon tricot de peau quand je dormais sous la tente en été, celle des cafards que ma mère pourchassait dans le rez-de-chaussée de la maison et qui dégageaient une pâte jaunâtre quand on les écrasait, celle des papillons et du filet qui va avec, celle des coccinelles, des sauterelles, des libellules, des fourmis et des mouches faciles à enfermer sous un verre en pyrex, et des moustiques à cause de qui on me badigeonnait d'essence de citronnelle. Il y avait aussi ma phobie des araignées qui ne sont pas des insectes mais que je classais, en ce qui me concerne, dans la même catégorie à cause de leur petite taille, leur étrangeté et leur particularité de surgir à mon regard dans des endroits normalement réservés, comme la cuvette des cabinets.

Les Pictos

Les pictos de Rodia Bayginot

Texte de  Jeanine RIVAIS, Revue des Amis de François Ozenda 1996

 

 

Est-ce le goût de se raconter des histoires pérégrines qui entraîne Rodia Bayginot dans des extravagances scripto-picturales, véritables prouesses techniques, avec des couleurs dont les harmonies sont un enchantement pour les yeux ? Toujours est-il qu'elle crée, dans un style faussement sinisé, des tableaux entiers de pictogrammes revisités qu'elle appelle des "pictos".

 

Il semble qu'elle parte du centre du support - papier, toile ou contre-plaqué. Mais qu'elle s'en éloigne ou y revienne, elle a, par le truchement d'un néo-lettrisme composite fait de caractères signifiants ou non, acquis la faculté d'organiser à partir de ce noyau interne, le rythme de l’œuvre. Et de la bâtir sur une sorte de paradoxe ludique : Alors que ses pictos sont tête en l'air, tête en bas ou fantaisies obliques, le tableau est irrémédiablement "équilibré" dans le seul sens vertical. Disposant ses idéogrammes à la manière des jalons toujours trompeurs d'un labyrinthe, elle enchaîne petits tubes, petits ronds, demi-lunes... accolés, tête bêche, filiformes, agglutinés, mystérieusement regroupés... de façon qu'au gré de son imagination, le spectateur "reconnaisse" ici un escargot, là un petit bonhomme, ailleurs une tête de canard... stylisés avec des simplicités enfantines. Tout cela installé en une progression délirante, comme si l'artiste était incapable de s'arrêter avant d'avoir totalement investi l'espace, d'être allée au bout de sa dynamique picturale.

 

Cette frénésie de symboles hors-les-normes lui donne-t-elle parfois le vertige ? Ou un tempérament rigoureux ignoré à l'origine fait-il surface à l'ultime moment ? Le peintre éprouve le besoin de canaliser sa folie créatrice en la surlignant de sages tracés blancs qui en coupent l'envolée cryptogrammique. Mais immédiatement repart le jeu entre l'intention du "dernier carré", et l'inéluctable victoire du graphisme idiomatique : Qui "dépasse", bien sûr, et parvient aux limites du tableau ! Une façon de prouver que chez Rodia Bayginot la déraison a toujours raison !

 

Dans le même temps, sur d'autres oeuvres, de petits carrelages proposent au visiteur, avec la même magnificence, des rencontres "détaillées", comme grossies à la loupe.

 

Ces deux démarches complémentaires permettent une appréciation jubilatoire de la multiple richesse de détails qui, dans les dégradés d'un unique bleu ou d'un orange, virent vers les proches nuances ; génèrent ce faisant, par leurs vibrations chromatiques, une grande image kaléidoscopique chaleureuse ; taquine parce qu'impossible à apprivoiser ; obsédante par l'envie qu'elle provoque d'y revenir, pour l'appréhender enfin d'un seul regard.

 

 

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Rodia Bayginot
Texte de Charles Villani, Festival du cinéma d'Aubagne 1998
 

 

Rodia Bayginot est inclassable et ne souhaite certainement pas être classée - nous parlons de sa peinture, bien entendu (comme du reste, finalement).

Dès lors, il devient beaucoup moins facile de vous parler de son oeuvre, tant on aime utiliser des références qui aident l'imaginaire.

Sa démarche, elle l'a, elle-même expliqué lors de plusieurs interviews : "J'ai commencé à travailler sur des pages d'écriture, une écriture imaginaire mêlant écritures anciennes, écritures cunéiformes, idéogrammes et progressivement je suis passée du graphisme à ce que j'ai baptisé les "pictos". Après avoir grossi les signes singuliers vingt fois, trente fois, cent fois, après avoir joué avec les pattes de mouche de ma calligraphie jusqu'à ce qu'elles se métamorphosent en formes autonomes, les pictos sont nés comme autant de petits personnages."

Estce pour les personnages, ou les histoires qu'ils inspirent, ou les mots posés sur la toile, qu'il nous a paru évident que les peintures de Rodia trouvaient naturellement leur place au sein d'un Festival de Cinéma.

Estce également parce que Rodia Bayginot nous livre en vrac un tas de citations livrées d'ouvrages et d'écrivains les plus divers, qui obligent plus avant à s'interroger sur le sens caché de ce que l'on voit, et qui parlent de peinture comme on parlerait de cinéma...

"Ecrire et dessiner, c'est exactement la même activité : c'est prendre un recueil de pages et les couvrir de signes dans l'espoir que les autres vont regarder et vous dire "C'est beau" ou "C'est pas beau" et vont parler de ça. Ce sont des suggestions, des amorces d'histoires. Estce que ça existe un livre sans images ? et des livres sortent des images, et des images commencent les récits, les aventures. Ce sont des appels, ce sont des jetés, et à partir de là, tout commence..."

LE CLESIO, Interview, "Un siècle d'écrivains"

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Signes

Textes de Danielle Tzaprenko, mai 2005

 

 

« Des formes anthropomorphes sortes de pictogrammes, langage primitif né d'une mémoire surgie spontanément, s'alignent, défilent... un long cheminement artistique, un appareil de superpositions, de strates porteuses, une évocation du temps. Celui passé par l'artiste sur sa toile à travailler ses personnages et ses fonds minutieusement élaborés, à créer et répéter des caractères inlassablement en se servant sans retenue dans une palette généreuse. Le résultat est gai, ludique et plein d'humour, pas que cela, ce serait trop simple.

" C'est la peinture Bayginot, elle fait des signes cette peinture. Des signes qui nous font signe et qui nous regardent, étranges, souvent étranges. Un peu tordus comme on peut l'être dans la vie, un peu penchés aussi... qui se cherchent et qui cherchent. "

 

 



 

Coiffes

 

Les coiffes de Rodia Bayginot en pourvoyeuses d'histoires

 

M-José P. Missamemque, février 2019

 

 

Comme pour la série Bipèdes, les corps à nouveau deviennent socles et cimaises, vivants porteurs des œuvres de Rodia Bayginot, plasticienne.

 

Pièces atypiques, sortes de coiffes précieuses grunges et pops à la fois, elles évoquent des icônes de Saintes en majesté, la mode des années 70, un temple Khmer, et même une longue caravane traversant lentement le désert en une époque indéterminée, que remonterait de loin en loin une chevalière enturbannée.

 

Marcher dans la taïga, Survol de Londres en hélico, Un soir avec Andy, Des orchidées pour Agatha,  etc.,   autant de noms donnés par leur auteure à ces couvre-chefs, conçus en pièce unique, avec une intention tout aussi authentique que celle qu'on retrouve dans ses tableaux : porter sur soi une œuvre de Rodia Bayginot, c'est comme se balader un roman à la main en affichant ostensiblement ce qu'on est en train de lire, dans le but de partager avec d'autres son rêve éveillé.

 

Des bérets-champis, bonnets toqués, cols-diadèmes pour embellir nos cranes d'atlantes Basilea, de slaves baba yagas, ou d'insolentes hippies assises sans culotte sur le toit d'une voiture cabossée dans un film américain.

 

Ce sont les mélanges qui produisent cet effet, lorsque Rodia Bayginot faisant fi de toute hiérarchie quant à la soit disant noblesse de tel ou tel matériau, opérant un émouvant brassage de textiles neufs et contemporains, récemment chinés ou sortis de sa collection de tissus anciens, déclenche des fantasmagories et des souvenirs, des oxymores de couleurs et de touchers qui ô surprise ! vont jusqu'à l'éblouissement tant on est surpris de trouver tout cela sous la forme d'un chapeau.

 

Se pose ainsi le questionnement du statut de ces créations qui ne sont ni design, ni artisanat (en unique exemplaire), ni couture (Rodia Bayginot n'est pas chapelière), mais pourquoi pas sculptures : la matière textile en fait des œuvres aussi molles que les montres de Dali dont l'armature rigide, la structure interne serait la tête qui les porte.

 

La seule condition pour que cela fonctionne est qu'une connexion s' opère, un peu comme pour les i-pillows d'une nouvelle de Philippe Ordioni, oreillers connectés qui nous pourvoient en songes.

 

« Rares sont les femmes qui osent porter mes chapeaux, dit Rodia. Mais celles que je connais ne sont pas plus cinglées que je ne le suis, peut-être sont-elles un peu hors normes à certains égards, ni plus ni moins cependant que la plupart des gens. Je ne suis pas certaine que nous ayons envie de nous faire remarquer, nous avons juste envie d'être tout simplement nous-mêmes en mettant des choses confortables et qui nous plaisent. Mes chapeaux ne sont pas ridicules, ou bien tout autant que des casquettes ou des bonnets à pompons dont on se moquait encore il y a quelques années. Ils sont hors-mode et hors style, c'est peut-être ce qui étonne, parfois. Mais la plupart du temps, personne ne les remarque et dans le cas contraire, est-ce si important ? Ce qui compte, c'est que l'on se sente bien, vivantes et entières. »

 

 

Ainsi les coiffes de Rodia Bayginot seraient-elles une façon d'afficher sa poésie et son identité, de revendiquer une certaine façon d'être au monde dans une féminité assurément affirmée, avec une bonne humeur qui se joue des clichés imposés et des injonctions passagères d'une mode basée sur la consommation de masse.

 

Ils s'inscrivent dans une œuvre simultanée à la manière de Sonia Delaunay, procédant d'une démarche artistique identique de celle qui amène Rodia Bayginot à dessiner, peindre ou construire en volumes, à présenter des installations.

Ils appartiennent à ce qu'on appelle en art « une série », un ensemble de travaux régis par une même obsession formelle, dans une recherche textile et narrative empreinte d' humanisme qui, tout comme l'art des conteuses fait ressurgir des histoires que nous croyions oubliées.

 

 

Femmes qui courent avec les loups *, entendez ces pensées qui dansent sur vos têtes.

 

 

 

 

* titre d'un essai de de Clarissa Pinkola Estés